Tag Archives: poésie

À Paradis City en toute honnêteté avec Jean Leloup.

Un peu plus d’une semaine, c’est ce qu’il me fallait pour prendre un peu de recul et pouvoir poser un regard critique sur À Paradis City, le plus récent album de Jean Leloup. Il est de ces artistes qui, avant même d’avoir présenté du nouveau matériel, semblent déjà convaincre leur auditoire de la qualité de la chose. Pour ma part, il va de soi que le Wolf s’immisce dans cette catégorie. Ainsi, je me dois, avant de me prononcer, de mettre de côté mes émotions et de m’imposer un regard comparatif face à cette nouvelle œuvre de cette figure de proue de la chanson québécoise.

Leloup

Avec À Paradis City, il me semble, malgré l’orientation quelque peu mélancolique et nihiliste que peuvent prendre certains textes, particulièrement celui de Willie, que se présente devant nous un Jean Leloup à l’esprit bien plus éclairé que celui qui nous avait présenté Mille excuses Milady en 2009. Ce dernier, qui s’est installé comme un de mes favoris dans l’œuvre de Leloup, m’apparaît malgré tout comme un flot de boucane continue. Sur Mille excuses, l’art contrôle l’artiste tandis que sur Paradis City, l’auteur-compositeur-interprète contrôle son art et l’éclatement psychique qui fait de lui ce qu’il est.

Ce qui est intéressant avec ce dernier disque, c’est que Jean Leloup revient aux sources de sa composition. Il teinte ses textes de sa propre philosophie plus pure qu’elle ne le fut présentée auparavant. Également, il parvient à épurer les arrangements de sorte que l’on puisse se concentrer sur les textes sans pour autant en venir à oublier la musique qui les porte. Nous le savons, par le passé, Leloup, entre autres sous le pseudonyme de Johnny Guitare, était parvenu à nous démontrer quel excellent guitariste il est. Cependant, c’est sans dentelle et sans ornement qu’il concentre cette fois À Paradis City sur la force de ses compositions plutôt que sur les prouesses guitaristiques. Il est aussi important de noter que l’album n’a pas été conçu dans cette optique. Tout d’abord, les chansons avaient été arrangées d’un son plus contemporain, un son électronique. Puis, Leloup l’expliquait en entrevue, c’est à partir de ces arrangements que l’album fut retravaillé avec des musiciens pour en venir à ne garder que le nécessaire des arrangements électroniques. Par le nécessaire j’entends ici cette petite touche qui donne son unicité à l’album, je pense par exemple à la chanson Petit Papillon et à la présence dans celle-ci de claviers qui sonnent comme une voix distortionnée et qui ne peuvent que soutenir à merveille la triste histoire que nous raconte Jean Leloup.

À Paradis City est à mon avis un amalgame de chansons toutes plus appréciables les unes que les autres. Pour ma part, j’ai adoré Les Flamant Roses, mais c’est avec un sourire que j’ai particulièrement arrêté mon attention sur Voyageur. Ceux qui auront assisté au spectacle La Nuit des Confettis en 2013 s’en souviendront peut-être, Leloup agrémentait entre quelques chansons une ligne qui m’était restée longtemps dans la tête après ce spectacle : « Sombre est ta solitude voyageur/ pauvre guerrier sans pleur » Ces vers semblent s’être transformés peu à peu pour s’introduire magnifiquement vers la fin de Paradis City.

Je lève également mon chapeau à l’idée de Leloup d’ajouter à l’intérieur du cahier de textes de son album chacun des accords utilisés pour interpréter toutes les pièces de ce dernier opus. Peut-être cette tentative aura-t-elle déjà fait ses preuves chez d’autres artistes, c’est néanmoins la première fois que je peux en faire la constatation à l’achat d’une copie physique. Qu’il est agréable d’entendre le Wolf dire en entrevue qu’il préfère croire que les gens joueront ses chansons plutôt que de les écouter. S’il en est un qui a compris quelque chose à son art et qui nous l’offre chaque fois avec l’honnêteté d’être celui qu’il est, c’est bien Jean Leloup.

Bonne écoute!

LE PARLEUR

Advertisements

Dumas, éponyme pour une deuxième fois.

Il y a déjà plus de dix ans que l’auteur-compositeur-interprète Dumas a remporté le prix du festival de la chanson de Granby. Depuis, le Victoriavillois est parvenu à se réinventer à chaque parution dans une signature musicale bien à lui.

cover_Dumas

Auparavant, j’avais accordé une attention passagère à Dumas, sans pour autant me plonger dans son œuvre avec la volonté d’approfondir celle-ci. C’est après l’avoir vu en spectacle à la Saint-Jean-Baptiste que je finis par décider de me concentrer un peu plus sur cet artiste déjà depuis longtemps respecté dans le milieu. Convaincu d’avance, je me suis donc procuré il y a quelques semaines, son plus récent album, deuxième parution éponyme pour le chanteur.

Vaudou, c’est ainsi que s’intitule la première pièce de celle album dont la pochette cama à saveur 8bit a tout pour se faire remarquer dans le présentoir à disques. Les musiques qui nous introduisent à ce dernier opus nous montrent que Dumas est en plein dans l’air du temps et parvient à exploiter des sonorités électroniques toutes sauf abusives.

Il va de soi, à l’écoute de l’album, que Dumas, malgré la réputation qu’il a de s’enfermer hermétiquement en studio lorsque vient le temps de réaliser un disque, n’ignore pas ce qui se fait ailleurs qu’au Québec. À mon avis personnel, cet album démontre, d’une autre manière que Jimmy Hunt ou Nevsky, qu’il est possible de faire de la musique en français tout en explorant le style musical qui nous plait. En fait, 2014 en musique au Québec ne peut qu’annoncer cette émancipation que la musique francophone affirmera avec encore plus de force en 2015. Forêt, Hôtel Morphée, Dead Obies, Misteur Valaire et bien d’autres artistes et groupes d’artistes constituent les meilleurs exemples de l’unicité musicale au Québec. Avec plus d’expérience derrière la cravate, Dumas surfe sur cette vague allégrement et cet album s’assume à mon avis comme un album pleinement ancré en 2015 malgré sa date de sortie. Du moins, il ne sortira pas de mes listes de lectures de sitôt.

Enregistré aux Studio B et Studio Victor à Montréal, l’album est fièrement enraciné dans ce milieu culturellement bouillonnant. Néanmoins, c’est dans nulle autre ville que Londres que fut mixé Dumas par Stephen Sedgwick qui a entre autres travaillé avec l’excellent Damon Albarn. à l’écoute de pièce comme Anne Peebles, La nuit (amateur des 80’s, retenez ce titre) ou encore Sa Chambre, on ne peut que confirmer que cet album se devait d’être mixé par un britannique. Les sonorités fortement influencées par la brit-pop officient qu’il est possible de faire une musique bien québécoise tout en pigeant dans un répertoire d’influences international.

Les textes, écrits par Dumas lui-même accompagné d’Alexandre Soublière, vont en concordance avec ce qu’on est habitués d’entendre chez Dumas. Cependant, il me semble, à l’écoute de pièces telle que Silence Radio qu’une nouvelle honnêteté transparaît à travers la voix chanteur qui nous offre quelques lignes léchées toutes en poésie. Autant Dumas a travaillé sa musique de manière minimaliste que les textes peuvent parfois prendre d’étonnantes directions d’une sensibilité renversante qui n’ignorent certes pas certaines traditions de la chanson française.

Au final, c’est donc avec un album tout sauf fermé sur le monde que Dumas repartira en tournée. D’ailleurs, il est de mon impression que grâce à l’attention portée aux claviers sur cette deuxième parution éponyme, certaines chansons se feront très festives lors des spectacles. Bonne écoute, et bonne année 2015!

LE PARLEUR

Fiori : l’album québécois de l’année?

 

Vais-je choisir un album que j’ai préféré parmi tous ceux qui me sont passés par la tête depuis les douze derniers mois? En fait, je ne sais pas encore parce que, pour l’instant, je n’ai pas encore fait le tri dans mon esprit à savoir si une découverte ou une sortie était plus encline qu’une autre à triompher sur le podium de mes intérêts. Par contre, j’en suis venu à réfléchir à ce dont je n’ai pas encore parlé et qui, pourtant, a fait jaser pas mal sur la scène québécoise cette dernière année. Le premier nom qui m’est venu à l’esprit, Serge Fiori.

serge-fiori

Son nouvel album, qui porte son nom, s’annonçait comme un souffle de cor dans l’industrie nationale du disque. Les mêmes questions désagréables sont revenues : Y aurait-il un retour d’Harmonium? Fiori va-t-il faire une tournée? À ce genre de questions, il va de soi qu’on connaît déjà la réponse. Non et… non. Il est plutôt de mon avis qu’il faut savoir apprécier ce que ce grand artisan de la musique a su nous offrir depuis sa très longue absence. Cependant, Fiori est cité à quelques endroits comme album de l’année. Claude Rajotte, qu’on connaît comme un critique assez sévère, lui a même offert un 11/10 lorsqu’il détruit en ondes des groupes émergents. Vendu d’avance monsieurs Rajotte? Nous savons que l’animateur de Musiqueplus était critique de disques à CHOM fm dans les années 70 et qu’il fut un des premiers à donner sa chance à Harmonium. Doit-on néanmoins mettre le Fiori d’aujourd’hui dans le même panier que l’Harmonium d’antan? Je parle ici de ce même Harmonium qui encore aujourd’hui, ne peut que nous revenir dans les oreilles, tout l’temps.

Il est en effet assez difficile de dissocier l’un de l’autre, vu l’apport créatif de Fiori au groupe dont il fut de leader il y a de ça déjà bien des années. Cette touche Harmoniumesque, Marc Pérusse, l’homme derrière la console de mixage, est parvenu à la manier en maître. Ainsi, on retrouve sur le nouvel album du chanteur et adepte de la douze cordes ce qui nous plait le plus de l’époque de Si on avait besoin d’une cinquième saison sans pour autant qu’on en remâche les idées.

Comme Fiori l’avait mentionné en 2006 lors d’une longue entrevue accordé aux Francs-Tireurs, il avait la volonté de faire un album plus blues. 2014 arrivé, il tient sa promesse et vient nous présenter des pièces francophones à un blues bien récupéré dans son propre style. Zéro à dix constitue un bon exemple de cette influence sur l’album. Il en va de même pour la satirique Crampe au cerveau, qui énonce, sous une musique fort agréable, la haine de l’auteur-compositeur pour le gouvernement Harper. Ce qui choque davantage, ce sont certains textes sur l’album. Les deux chansons précédemment mentionnées, et je présente ici un avis purement personnel, sont abordées sur un degré tellement primaire qu’on ne peut plus reconnaître la force poétique de Fiori, celle qui nous faisait décoller la conscience à des miles en l’air avec Harmonium ou Fiori Séguin. Déçu, je l’ai aussi été par le texte de Le Monde est Virtuel, single de l’album. Comment est-ce que l’auteur d’un chef-d’œuvre comme l’Exil peut-il se contenter de faire rimer twitter avec toaster? La musique du single reste malgré tout fort bien écrite et m’a permis d’apprécier la pièce pour ce qu’elle est : un single radiophonique qui assume clairement ses idées (légèrement dépassées d’ailleurs).

Heureusement, Fiori est aussi un album convaincant qui affiche fièrement des pièces comme Le chat de gouttière, Démanché ou l’Heptadesque Si Bien. Mes principaux coups de cœur se sont formés dès la première écoute de l’album, le jour de sa sortie, à travers l’excellente Jamais où Fiori est accompagné de son ancienne collègue d’Harmonium Monique Fauteux. Encore une fois, ils prouvent que leurs voix peuvent se marier à une perfection qui n’est, à mon avis, égalée que de peu de chanteur au Québec. Le sanskrit de Laisse-moi partir et de Seule ne laisse aucun doute quant au génie de Fiori de pouvoir mélanger spiritualité et musique. Il l’avait d’ailleurs brillamment démontré avec ses albums de mantras il y a quelques années.

fiori photo

Ce qui rassure, c’est que les textes des trois dernières chansons mentionnées permettent de comprendre que Serge Fiori n’a rien perdu de sa plume. Si l’humour un peu facile de certaines autres chansons ne me plait pas, il peut cependant venir rejoindre un autre public. J’aime profondément la musique de cet auteur-compositeur en grande partie pour ses textes et leur manière d’être chantés.

Au final, c’est d’ailleurs pourquoi je ne décrocherai jamais vraiment des trois albums studio d’Harmonium. Que l’on passe par Si doucement qui chante le moment présent, Depuis l’automne, élégie socio-politique ou que l’on passe par Lumières de Vie qui raconte l’éclipse à travers la conscience humaine, il n’est aucune raison sur terre de ne pas donner d’attention au travail de Serge Fiori. Son album, je l’ai acheté, je l’ai aimé, mais j’essaie malgré tout de rester critique quant à son importance en 2014. Les Québécois sont un peuple émotif, l’album s’est vendu sur de la nostalgie, mais heureusement, il reste un album de qualité. Est-ce qu’il vient révolutionner l’année 2014 en musique? La question est peut-être trop grande pour y répondre. Fiori vient-il révolutionner VOTRE année 2014 en musique? Il n’appartient qu’à vous de trouver la réponse.

LE PARLEUR

Daniel Boucher, Toutte est temporaire.

Daniel-Boucher-Pochette-610x320

Six ans se sont maintenant écoulés depuis la parution de l’album Le Soleil est sorti de l’auteur-compositeur-interprète Daniel Boucher. Il faut s’avouer que bien des artistes nous habituent à des sorties d’albums bien régulières. Les projets se succèdent malgré tout pour le Gaspésien d’adoption, on a d’ailleurs pu le voir dans les comédies musicales Dracula et Les filles de Caleb ces dernières années. Il continuait aussi d’enchaîner quelques spectacles malgré l’absence d’album récent. J’avais eu l’occasion d’assister à un spectacle intime au théâtre de l’Anglicane de Lévis il y a deux ans. Aussi intéressants que furent ses projets, je n’en suis pas du moins content d’enfin pouvoir faire l’écoute de son plus récent projet Toutte est temporaire.

J’ai découvert Daniel Boucher il y a de ça bien des années, au temps de Dix Mille Matins, un album qui, malgré mon jeune âge de l’époque, conserve encore aujourd’hui une valeur émotionnelle importante en mon fort intérieur. Ainsi, c’est Dix mille matin qui est parvenu à me donner la piqure pour la musique qui se produit ici en français, trêve de légiférassions, venons en à Toutte est temporaire.

Honnête envers lui-même, Daniel Boucher ne s’est encore une fois pas pressé pour présenter à son public un album qui, tout en se collant solidement au bloc cohésif du reste de son œuvre, ne cherche pas non plus à reproduire la même formule indéfiniment. Générique n’est de toute évidence pas un qualificatif que l’on peut associer au compositeur de la presque légendaire Désise. Dans cette optique de ne pas presser la production d’un nouvel album, le mélodiste arrive à se réinventer dans une musique bien plus minimaliste que celle de l’exotique et psychédélique album La Patente. Malgré tout, certains morceaux conservent la lourdeur que possédaient des morceaux comme Silcone ou encore Ma croûte. Cette lourdeur se teinte particulièrement dans À ma place, un morceau qui tout en nous faisant hocher vigoureusement la tête, nous laisse réfléchir sur un texte qui soulève bien des questionnements. Toutte est temporaire m’a plongé dans une image de moi-même enfermé dans un chalet dépourvu d’électricité en plein hiver.

boucher

On a souvent accordé à Daniel Boucher le prestigieux titre de chansonnier. Au Québec, être un vrai chansonnier, c’est de porter sur ses épaules l’héritage des Félix Leclerc et Gilles Vigneault de ce monde. Depuis les quinze dernières années, il est évident que Daniel Boucher a convaincu le public de ce côté. La chanson Mont-Louis s’inscrit dans cette manière de manier la chanson pour en faire ressortir d’uniques histoires. Mont-Louis va nous remettre à l’esprit que l’amour et ses déboires peuvent encore être présentés avec originalité. On a droit à une ballade décalée de son cadre qui, à mon avis, nous montre que Boucher a appris de ses expériences en comédies musicales. Le morceau Granby s’introduit à nos oreilles dans cette même optique et constitue, à mon avis, une annonce très positive pour le futur de cet artiste déjà respecté qui va, j’en suis sur, rappeler au grand public la grande qualité de son travail sur son prochain album.

Le chanteur et guitariste va utiliser l’échantillonnage sur deux morceaux de Toutte est temporaire : La Langue et le simple Embarques-tu. La Langue réutilise un discours nationaliste d’Yvon Deschamps sur la francophonie. Ce morceau, interprété à la fête de la Saint-Jean-Baptiste du Parc Maisonneuve l’été dernier explicite de manière limpide les allégeances sociopolitiques de Boucher, qui ne s’est jamais caché pour parler de souveraineté. La chanson Embarques-tu utilise l’échantillonnage à la façon plus moderne. À l’aide d’un morceau des Karrick intitulé Je n’ai as de rose pour ta fête, Boucher parvient à recréer une chanson originale qui laisse en bouche un goût de la crème glacée molle présentée sur la pochette de l’album. Embarques-tu, c’est le kitsch et la réutilisation du vintage sonore à son meilleur.

À l’aise comme musicien autant que comme poète, Daniel Boucher a encore une fois su me convaincre de rester accroché à toute son œuvre avec ce nouvel album. Cependant, je reste malgré tout conscient que, comme Le Soleil est sorti, Toutte est temporaire n’est pas un nouveau Dix Mille Matins pour Boucher. Ses deux premiers albums restent ceux que j’utilise pour faire découvrir cet artiste à mon entourage.

Après quelques écoutes, c’est Salon Magique qui s’est avéré comme le meilleur souvenir auditif de Toutte est temporaire. Histoire racontée tout en blues, Salon magique explore l’onirisme et les expériences intérieures avec une musique d’une fluidité de rivière accompagné un texte qui touche autant au psychédélisme qu’à l’absurde.

Pour une quatrième fois, Daniel Boucher est parvenu à me faire réfléchir à l’aide de textes forts qui ne pourraient être écrits par un autre. Les musiques de l’album nous remettent en mémoire que Boucher est un musicien aux multiples talents qui, l’oreille audacieuse toujours à l’écoute des instrumentations, éprouve un grand plaisir à simplement jouer de la guitare. On retire de Toutte est temporaire (l’album comme la chanson), une volonté de vivre le moment présent bien plus en profondeur qu’avec l’éphémère devise yolo.

P.S. Ayant réussi à terminer mon article par yolo, je vous souhaite maintenant une bonne écoute!

LE PARLEUR

Fred Pellerin : de Peigne et de Misère en Mauricie.

DE PEIGNE ET DE MISERE (Fred Pellerin 2013)

La qualité de son oeuvre est depuis bien des années indiscutable. L’aspect unique de son art recyclant les plus vieilles traditions québécoises et l’imaginaire collectif vient s’imprégner en nous et nous buvons gaiement ses paroles pour décrocher allégrement de notre réalité.

C’est avec de hautes attentes que je savais comblées d’avance que je me rendais, le 29 octobre, à la salle J.A. Thompson pour assister à une des nombreuses représentations du spectacle De peigne et de misère du conteur/poète/musicien Fred Pellerin.

Sans cérémonie, le résident le plus connu de Saint-Élie-de-Caxton s’est avancé sur la scène pour s’asseoir sur une vieille chaise en bois qui constitue, entourée de sa guitare et de son accordéon, tout le matériel dont il a besoin pour nous présenter son spectacle. Dès lors, on pouvait sentir que le public était déjà conquis par un conte qu’il saurait des plus divertissants. Après une brève introduction, le conteur nous pousse déjà la chansonnette avec Au Commencement du Monde, une interprétation d’une pièce de David Portelance. Ce morceau, réapproprié par Pellerin, dresse le ton principal du conte, qui commence à la création elle-même pour se terminer le soir de la fin du monde. Cette fin du monde, le conteur nous l’expose dans le monde clos du Saint-Élie de ses légendes. De toute évidence, Pellerin aime l’hyperbole. C’est d’ailleurs ce qui impressionne chez-lui : l’apport de grandiose aux petites choses qui font du Québec ce qu’il est; la grande histoire des petites histoires.

Comme on peut s’y attendre, la poésie orale de Pellerin nous transporte avec allégresse à l’intérieur de « sous-contes » qui tous se relient au canevas initial. On explore une fois de plus la version imaginaire de ce village où résident les maintenant légendaires personnages tels que le Forgeron Riopelle, le vendeur de bière su’a slide Toussaint Brodeur ou encore, le principal concerner dans De Peigne et de Misère, Méo le coiffeur.

accordeon

C’est en jouant brillamment avec les mots et en improvisant à maints moments du spectacle que Fred Pellerin traite de sujets tels que l’amour, la mort, l’environnement ou encore la vie en société et ce, toujours en humour. En fait, il est bien des spectacles d’humour auxquels j’ai assisté qui ne parvenaient pas à soulever autant de rires que ceux que le conteur parvient à recueillir grâce à sa manière certes intelligente et inusitée de jouer avec les mots. Pellerin parvient également à jouer avec les émotions des spectateurs dans un rythme absolument renversant de justesse. Ainsi, on peut rire à un moment, puis écouter sans dire mot à un autre pour ensuite presque pleurer à la fin du spectacle, lorsqu’il introduit la mélancolique Nous Aurons de Richard Desjardins, qu’il interprète à l’accordéon.

Au point final du spectacle, il est inévitable de ne pas s’incliner devant les talents de conteurs de Fred Pellerin. Sa manière de jouer avec la langue impressionne à chaque fois. Cependant, on réalise en spectacle que ses interprétations musicales, insérées à des moments clés de la représentation, nous permettent de reconnaître en Pellerin un musicien de tradition québécoise d’un talent certains. Je vous invite d’ailleurs à écouter ses albums, mais également d’écouter l’album réalisé par Jeannot Lemieux où Fred et Nicolas Pellerin revisitent d’excellents morceaux de la tradition québécoise.

Fred Pellerin parvient à nous faire sentir, à la sortie de la salle de spectacle, fiers de nos origines. Je crois d’ailleurs que c’est l’un des points les plus importants que va nous amener le souvenir d’un spectacle de cet artiste. Tout son art est lié, comme je l’ai mentionné plus haut, aux racines de ce qui nous constitue comme peuple et c’est là, le génie d’un conteur qui a de toute évidence à cœur la fierté nationale et la mémoire collective.

LE PARLEUR

27 fois l’aurore : une évolution en beauté pour Salomé Leclerc

Salomé

Salomé Leclerc avait déjà su imposer un son bien unique à elle en 2011 avec Sous les arbres. Elle nous relance aujourd’hui avec 27 fois l’aurore dans la chaleur tourmenteuse d’un album qui nous montre que l’art d’écrire des chansons, c’est aussi l’art de savoir évoluer avec élégance.

Cette dernière parution de Salomé Leclerc, vient pour moi s’enraciner bien profondément dans la définition ce que qui se fait de mieux ici. Autant elle arrive à aller chercher avec la portion folk de sa musique quelque ressemblance avec le vétéran respecté de tous Daniel Bélanger, autant elle parvient à s’illustrer avec un son bien moderne qui saura plaire aux fans de Jimmy Hunt ou encore aux nostalgiques d’un Karkwa qui nous a quitté en beauté.

Arlon, le single sur 27 fois l’aurore, nous expose rapidement à ce qu’a tenté d’explorer Salomé Leclerc sur ce deuxième album. Lorsque Sous les arbres nous faisait se pencher plus près d’un folk langoureux, on se laisse cette fois-ci tomber jusqu’à s’en échapper l’âme dans des arrangements électroniques minimalistes qui viennent élargir la voix rauque de l’auteure-compositrice jusqu’à des démesures toutes en finesse.

Il reste assez limpide que Leclerc aime travailler des textes bien léchés qui pourraient, à mon avis bien personnel, se lire dans un recueil de poésie auquel on aurait retiré toute musique. Par contre, et c’est là que cette artiste vient prendre sa place sur la scène québécoise (et francophone en général), les textes vaporeux ne viennent pas prendre la place de la musique, et la musique ne vient pas non plus prendre la place des textes. En fait, ces musiques forts bien écrites et les mélodies de 27 fois l’aurore semblent d’elles-mêmes venir se coller à la poésie enveloppante de tout l’album. Personnellement, il me semble que la chanson Devant les canons s’affirme comme un des meilleurs exemples de ce mélange entre une poésie pure, moderne et audacieuse, et une musique où les arrangements léchés viennent accompagner celle-ci à la perfection. Pour les arrangements, on remercie d’ailleurs le très productif Philippe Brault (Random Recipe, Pierre Lapointe) d’avoir accompagnée la chanteuse dans la réalisation de ce deuxième album. Tout est extrêmement bien équilibré, même dans les déséquilibres.

27 fois l’aurore est un album que j’attendais depuis un moment, et je dois avouer qu’il représente déjà pour moi toutes ces musiques qui viennent si bien nous convaincre que les textes de chanson se font parfois véritable littérature. L’album prend place sur mon étagère entre Karkwa et Douze Hommes Rapaillés sans trop s’éloigner de Jimmy Hunt et de Martin Léon, c’est donc dire que Salomé Leclerc écrit une musique qui s’accole bien à la liste de celles qui me rendent fier de ce qui se fait ici.

Merci pour le bel album d’automne.

P.S. La chanson Arlon se retrouve également sur la compilation Trente d’Audiogram, l’interprétation en vaut le détour!

LE PARLEUR

Jimmy Hunt : l’authenticité d’une musique visionnaire.

Maladie d'amour

 

Encore une fois, un article un peu tardif sur un album déjà paru il y a un moment. Par contre, c’est aussi un album qui vaut la peine qu’on y revienne pour continuer de propager cette bonne nouvelle musicale qui n’arrive pas encore malgré ses nombreuses qualités à venir capter l’attention du grand public; occupé à autre chose il faut croire. Entrons donc dans le vif du sujet.

Maladie d’amour, le dernier projet de Jimmy Hunt se veut un virage logique pour l’auteur-compositeur-interprète de Québec. Celui qui avait commencé sa carrière de musicien au sein du groupe Chocolat poursuit son exploration d’un son mélangeant le rock psychédélique à un folk unique en son genre qu’on retrouve sur son premier album homonyme.

Sur Maladie d’amour, il est évident dès le premier morceau, Antilope, que l’expérience d’écoute qui s’offre à nous n’est en aucun cas comparable à une grande quantité d’artistes francophones québécois, malgré certaines similitudes avec Gros Mené ou encore des envolées rock qui nous donnent l’impression d’écouter du Galaxie plongé dans un endormissement rêvasseur. Accompagné sur cet album d’une petite équipe assez disparate, la réalisation est signée Emmanuel Ethier. Ce qu’on nous offre ici comme album à la pochette audacieuse est une musique élaborée par un musicien et une équipe qui, de toute évidence, affectionnent particulièrement le travail d’arrangements léchés. D’ailleurs, c’est dans ce sens qu’on peut constater que cette musique bien québécoise est construite de manière britannique par ce souci de l’arrangement qui vient enrober magnifiquement des musiques à prime abord assez simples. Ainsi, l’utilisation des synthétiseurs se fait indispensable tout au long de Maladie d’amour et ce sont ceux-ci qui viennent créer, avec les textes, une cohésion extrêmement convaincante qui nous pousse très rapidement, à l’écoute du disque, à vouloir aller vivre l’expérience Jimmy Hunt en spectacle.

D’ailleurs, pour l’avoir expérimenté, il est clair comme du cristal que Maladie d’amour prend tout son sens en spectacle. Majoritairement présenté en petites salles, j’ai cependant eu la chance de constater tout le potentiel de cette musique sur les Plaines d’Abraham cet été en première partie du mémorable spectacle de Louis-Jean Cormier. En concert, j’ai constaté que ceux qui entourent Hunt sont sans l’ombre d’un doute des musiciens de talent. Il était, ce jour là, accompagné aux claviers par François Lafontaine, l’homme derrière les magistraux claviers d’un Karkwa dont il est si facile de s’ennuyer aujourd’hui.

Sur Maladie d’amour, l’auditeur se fait offrir un album aux guitares frôlant le rockabilly, lorsqu’elles ne se font pas elles-mêmes prêtresses d’un psychédélisme très bien maîtrisé. Le tout se veut solidement adossé à une batterie simple, mais très efficace. Ce genre de musique ne semble pas avoir besoin d’un ensemble de batterie à dix mille dollars pour nous convaincre. La basse sur Maladie d’amour se fait quant à elle porteuse d’une nostalgie new wave typiquement issue des années 80 tout en se faisant bien langoureuse pour rester connectée aux paroles vaporeuses et originales de Jimmy Hunt.

jimmy hunt1

                En effet, pour trouver une idée de vapeur dans un texte musical, on ne peut passer à côté des textes de Jimmy Hunt. Remplie d’une agréable condescendance et d’un soupçon d’arrogance, la poésie de Jimmy Hunt s’affiche comme hypnotisante par ses répétitions qui tournent en boucle dans des chansons comme Nos Corps, Antilope et Devant chez toi. Malgré l’accent assumé du Québécois, on ne peut pas renier l’aspect très Serge Gainsbourg de l’attitude que l’auteur-compositeur lie à ses texte.

Pour finir, souvenez-vous que Maladie d’amour est un album qui s’écoute avec des écouteurs et qu’il est important d’essayer, après quelques écoutes, de s’attarder aux textes minimalistes et imagés qui viennent justifier en eux-mêmes, toute l’ambiance d’un album solide dont les arrangements sont hors de tout doute un des points forts.

 

LE PARLEUR