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À Paradis City en toute honnêteté avec Jean Leloup.

Un peu plus d’une semaine, c’est ce qu’il me fallait pour prendre un peu de recul et pouvoir poser un regard critique sur À Paradis City, le plus récent album de Jean Leloup. Il est de ces artistes qui, avant même d’avoir présenté du nouveau matériel, semblent déjà convaincre leur auditoire de la qualité de la chose. Pour ma part, il va de soi que le Wolf s’immisce dans cette catégorie. Ainsi, je me dois, avant de me prononcer, de mettre de côté mes émotions et de m’imposer un regard comparatif face à cette nouvelle œuvre de cette figure de proue de la chanson québécoise.

Leloup

Avec À Paradis City, il me semble, malgré l’orientation quelque peu mélancolique et nihiliste que peuvent prendre certains textes, particulièrement celui de Willie, que se présente devant nous un Jean Leloup à l’esprit bien plus éclairé que celui qui nous avait présenté Mille excuses Milady en 2009. Ce dernier, qui s’est installé comme un de mes favoris dans l’œuvre de Leloup, m’apparaît malgré tout comme un flot de boucane continue. Sur Mille excuses, l’art contrôle l’artiste tandis que sur Paradis City, l’auteur-compositeur-interprète contrôle son art et l’éclatement psychique qui fait de lui ce qu’il est.

Ce qui est intéressant avec ce dernier disque, c’est que Jean Leloup revient aux sources de sa composition. Il teinte ses textes de sa propre philosophie plus pure qu’elle ne le fut présentée auparavant. Également, il parvient à épurer les arrangements de sorte que l’on puisse se concentrer sur les textes sans pour autant en venir à oublier la musique qui les porte. Nous le savons, par le passé, Leloup, entre autres sous le pseudonyme de Johnny Guitare, était parvenu à nous démontrer quel excellent guitariste il est. Cependant, c’est sans dentelle et sans ornement qu’il concentre cette fois À Paradis City sur la force de ses compositions plutôt que sur les prouesses guitaristiques. Il est aussi important de noter que l’album n’a pas été conçu dans cette optique. Tout d’abord, les chansons avaient été arrangées d’un son plus contemporain, un son électronique. Puis, Leloup l’expliquait en entrevue, c’est à partir de ces arrangements que l’album fut retravaillé avec des musiciens pour en venir à ne garder que le nécessaire des arrangements électroniques. Par le nécessaire j’entends ici cette petite touche qui donne son unicité à l’album, je pense par exemple à la chanson Petit Papillon et à la présence dans celle-ci de claviers qui sonnent comme une voix distortionnée et qui ne peuvent que soutenir à merveille la triste histoire que nous raconte Jean Leloup.

À Paradis City est à mon avis un amalgame de chansons toutes plus appréciables les unes que les autres. Pour ma part, j’ai adoré Les Flamant Roses, mais c’est avec un sourire que j’ai particulièrement arrêté mon attention sur Voyageur. Ceux qui auront assisté au spectacle La Nuit des Confettis en 2013 s’en souviendront peut-être, Leloup agrémentait entre quelques chansons une ligne qui m’était restée longtemps dans la tête après ce spectacle : « Sombre est ta solitude voyageur/ pauvre guerrier sans pleur » Ces vers semblent s’être transformés peu à peu pour s’introduire magnifiquement vers la fin de Paradis City.

Je lève également mon chapeau à l’idée de Leloup d’ajouter à l’intérieur du cahier de textes de son album chacun des accords utilisés pour interpréter toutes les pièces de ce dernier opus. Peut-être cette tentative aura-t-elle déjà fait ses preuves chez d’autres artistes, c’est néanmoins la première fois que je peux en faire la constatation à l’achat d’une copie physique. Qu’il est agréable d’entendre le Wolf dire en entrevue qu’il préfère croire que les gens joueront ses chansons plutôt que de les écouter. S’il en est un qui a compris quelque chose à son art et qui nous l’offre chaque fois avec l’honnêteté d’être celui qu’il est, c’est bien Jean Leloup.

Bonne écoute!

LE PARLEUR

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Daniel Boucher, Toutte est temporaire.

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Six ans se sont maintenant écoulés depuis la parution de l’album Le Soleil est sorti de l’auteur-compositeur-interprète Daniel Boucher. Il faut s’avouer que bien des artistes nous habituent à des sorties d’albums bien régulières. Les projets se succèdent malgré tout pour le Gaspésien d’adoption, on a d’ailleurs pu le voir dans les comédies musicales Dracula et Les filles de Caleb ces dernières années. Il continuait aussi d’enchaîner quelques spectacles malgré l’absence d’album récent. J’avais eu l’occasion d’assister à un spectacle intime au théâtre de l’Anglicane de Lévis il y a deux ans. Aussi intéressants que furent ses projets, je n’en suis pas du moins content d’enfin pouvoir faire l’écoute de son plus récent projet Toutte est temporaire.

J’ai découvert Daniel Boucher il y a de ça bien des années, au temps de Dix Mille Matins, un album qui, malgré mon jeune âge de l’époque, conserve encore aujourd’hui une valeur émotionnelle importante en mon fort intérieur. Ainsi, c’est Dix mille matin qui est parvenu à me donner la piqure pour la musique qui se produit ici en français, trêve de légiférassions, venons en à Toutte est temporaire.

Honnête envers lui-même, Daniel Boucher ne s’est encore une fois pas pressé pour présenter à son public un album qui, tout en se collant solidement au bloc cohésif du reste de son œuvre, ne cherche pas non plus à reproduire la même formule indéfiniment. Générique n’est de toute évidence pas un qualificatif que l’on peut associer au compositeur de la presque légendaire Désise. Dans cette optique de ne pas presser la production d’un nouvel album, le mélodiste arrive à se réinventer dans une musique bien plus minimaliste que celle de l’exotique et psychédélique album La Patente. Malgré tout, certains morceaux conservent la lourdeur que possédaient des morceaux comme Silcone ou encore Ma croûte. Cette lourdeur se teinte particulièrement dans À ma place, un morceau qui tout en nous faisant hocher vigoureusement la tête, nous laisse réfléchir sur un texte qui soulève bien des questionnements. Toutte est temporaire m’a plongé dans une image de moi-même enfermé dans un chalet dépourvu d’électricité en plein hiver.

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On a souvent accordé à Daniel Boucher le prestigieux titre de chansonnier. Au Québec, être un vrai chansonnier, c’est de porter sur ses épaules l’héritage des Félix Leclerc et Gilles Vigneault de ce monde. Depuis les quinze dernières années, il est évident que Daniel Boucher a convaincu le public de ce côté. La chanson Mont-Louis s’inscrit dans cette manière de manier la chanson pour en faire ressortir d’uniques histoires. Mont-Louis va nous remettre à l’esprit que l’amour et ses déboires peuvent encore être présentés avec originalité. On a droit à une ballade décalée de son cadre qui, à mon avis, nous montre que Boucher a appris de ses expériences en comédies musicales. Le morceau Granby s’introduit à nos oreilles dans cette même optique et constitue, à mon avis, une annonce très positive pour le futur de cet artiste déjà respecté qui va, j’en suis sur, rappeler au grand public la grande qualité de son travail sur son prochain album.

Le chanteur et guitariste va utiliser l’échantillonnage sur deux morceaux de Toutte est temporaire : La Langue et le simple Embarques-tu. La Langue réutilise un discours nationaliste d’Yvon Deschamps sur la francophonie. Ce morceau, interprété à la fête de la Saint-Jean-Baptiste du Parc Maisonneuve l’été dernier explicite de manière limpide les allégeances sociopolitiques de Boucher, qui ne s’est jamais caché pour parler de souveraineté. La chanson Embarques-tu utilise l’échantillonnage à la façon plus moderne. À l’aide d’un morceau des Karrick intitulé Je n’ai as de rose pour ta fête, Boucher parvient à recréer une chanson originale qui laisse en bouche un goût de la crème glacée molle présentée sur la pochette de l’album. Embarques-tu, c’est le kitsch et la réutilisation du vintage sonore à son meilleur.

À l’aise comme musicien autant que comme poète, Daniel Boucher a encore une fois su me convaincre de rester accroché à toute son œuvre avec ce nouvel album. Cependant, je reste malgré tout conscient que, comme Le Soleil est sorti, Toutte est temporaire n’est pas un nouveau Dix Mille Matins pour Boucher. Ses deux premiers albums restent ceux que j’utilise pour faire découvrir cet artiste à mon entourage.

Après quelques écoutes, c’est Salon Magique qui s’est avéré comme le meilleur souvenir auditif de Toutte est temporaire. Histoire racontée tout en blues, Salon magique explore l’onirisme et les expériences intérieures avec une musique d’une fluidité de rivière accompagné un texte qui touche autant au psychédélisme qu’à l’absurde.

Pour une quatrième fois, Daniel Boucher est parvenu à me faire réfléchir à l’aide de textes forts qui ne pourraient être écrits par un autre. Les musiques de l’album nous remettent en mémoire que Boucher est un musicien aux multiples talents qui, l’oreille audacieuse toujours à l’écoute des instrumentations, éprouve un grand plaisir à simplement jouer de la guitare. On retire de Toutte est temporaire (l’album comme la chanson), une volonté de vivre le moment présent bien plus en profondeur qu’avec l’éphémère devise yolo.

P.S. Ayant réussi à terminer mon article par yolo, je vous souhaite maintenant une bonne écoute!

LE PARLEUR

Fred Pellerin : de Peigne et de Misère en Mauricie.

DE PEIGNE ET DE MISERE (Fred Pellerin 2013)

La qualité de son oeuvre est depuis bien des années indiscutable. L’aspect unique de son art recyclant les plus vieilles traditions québécoises et l’imaginaire collectif vient s’imprégner en nous et nous buvons gaiement ses paroles pour décrocher allégrement de notre réalité.

C’est avec de hautes attentes que je savais comblées d’avance que je me rendais, le 29 octobre, à la salle J.A. Thompson pour assister à une des nombreuses représentations du spectacle De peigne et de misère du conteur/poète/musicien Fred Pellerin.

Sans cérémonie, le résident le plus connu de Saint-Élie-de-Caxton s’est avancé sur la scène pour s’asseoir sur une vieille chaise en bois qui constitue, entourée de sa guitare et de son accordéon, tout le matériel dont il a besoin pour nous présenter son spectacle. Dès lors, on pouvait sentir que le public était déjà conquis par un conte qu’il saurait des plus divertissants. Après une brève introduction, le conteur nous pousse déjà la chansonnette avec Au Commencement du Monde, une interprétation d’une pièce de David Portelance. Ce morceau, réapproprié par Pellerin, dresse le ton principal du conte, qui commence à la création elle-même pour se terminer le soir de la fin du monde. Cette fin du monde, le conteur nous l’expose dans le monde clos du Saint-Élie de ses légendes. De toute évidence, Pellerin aime l’hyperbole. C’est d’ailleurs ce qui impressionne chez-lui : l’apport de grandiose aux petites choses qui font du Québec ce qu’il est; la grande histoire des petites histoires.

Comme on peut s’y attendre, la poésie orale de Pellerin nous transporte avec allégresse à l’intérieur de « sous-contes » qui tous se relient au canevas initial. On explore une fois de plus la version imaginaire de ce village où résident les maintenant légendaires personnages tels que le Forgeron Riopelle, le vendeur de bière su’a slide Toussaint Brodeur ou encore, le principal concerner dans De Peigne et de Misère, Méo le coiffeur.

accordeon

C’est en jouant brillamment avec les mots et en improvisant à maints moments du spectacle que Fred Pellerin traite de sujets tels que l’amour, la mort, l’environnement ou encore la vie en société et ce, toujours en humour. En fait, il est bien des spectacles d’humour auxquels j’ai assisté qui ne parvenaient pas à soulever autant de rires que ceux que le conteur parvient à recueillir grâce à sa manière certes intelligente et inusitée de jouer avec les mots. Pellerin parvient également à jouer avec les émotions des spectateurs dans un rythme absolument renversant de justesse. Ainsi, on peut rire à un moment, puis écouter sans dire mot à un autre pour ensuite presque pleurer à la fin du spectacle, lorsqu’il introduit la mélancolique Nous Aurons de Richard Desjardins, qu’il interprète à l’accordéon.

Au point final du spectacle, il est inévitable de ne pas s’incliner devant les talents de conteurs de Fred Pellerin. Sa manière de jouer avec la langue impressionne à chaque fois. Cependant, on réalise en spectacle que ses interprétations musicales, insérées à des moments clés de la représentation, nous permettent de reconnaître en Pellerin un musicien de tradition québécoise d’un talent certains. Je vous invite d’ailleurs à écouter ses albums, mais également d’écouter l’album réalisé par Jeannot Lemieux où Fred et Nicolas Pellerin revisitent d’excellents morceaux de la tradition québécoise.

Fred Pellerin parvient à nous faire sentir, à la sortie de la salle de spectacle, fiers de nos origines. Je crois d’ailleurs que c’est l’un des points les plus importants que va nous amener le souvenir d’un spectacle de cet artiste. Tout son art est lié, comme je l’ai mentionné plus haut, aux racines de ce qui nous constitue comme peuple et c’est là, le génie d’un conteur qui a de toute évidence à cœur la fierté nationale et la mémoire collective.

LE PARLEUR

La Symphonie Rapaillée, ou pousser une idée à sa quintessence.

Pochette Douze homes

Comment fait-on aujourd’hui pour tenter d’ouvrir son entourage à la poésie? Souvent, c’est en passant par les chansons à textes. Le projet Douze Hommes Rapaillés, c’est un projet qui prend ses racines dans la sortie du premier album d’une série maintenant portée à trois. C’est avec cet album et son successeur que j’essaie, de temps en temps, de faire entrer la poésie dans la vie des gens autour de moi. La qualité musicale de ces deux productions étant sans aucun doute irréprochable, les mélomanes en sont donc déjà conquis d’avance. La Symphonie Rapaillée, c’est tout simplement la suite logique aux deux premiers opus. Gilles Bélanger, Martin Léon, Louis-Jean Cormier et les autres Hommes Rapaillés qui avaient su avec brio nous ouvrir les portes de la poésie de Gaston Miron réussissent cette fois avec l’aide de Blair Thomson, compositeur torontois qui avait entre autres déjà auparavant revisité avec l’Orchestre Symphonique de Montréal certaines chansons de Michel Rivard (qui interprètre sur cet album la langoureuse pièce Oh! Secourez-moi), à nous permettre d’approfondir cette fois la musique classique. Comme premier vers, ils ont choisi de répéter à l’unisson « Je t’écris pour te dire que je t’aime ». C’est donc sur la profonde sensibilité de Miron qu’on plonge à nouveau bien à l’aise dans l’univers lyrique de ce poète intemporel.

Ce qui surprend tout d’abord avec La Symphonie Rapaillée, ce sont les arrangements classiques peu conventionnels de Blair Thomson puisque les textes, quant à eux, sont repris des deux albums précédents. En effet, c’est avec audace que l’équipe derrière la réalisation de ce disque a choisi de fonctionner différemment en ce qui attrait aux arrangements classiques sur un album de musique populaire. La formule classique se veut bien simple : on applique un orchestre symphonique aux enregistrements d’origine. Cette fois, on remarque très rapidement qu’on a à faire à des compositions musicales originales. Des musiques premières, on a conservé que les mélodies vocales, et encore. On constate aussitôt qu’Au long de tes hanches chantée par Louis-Jean Cormier lance le bal que les voix ont elles aussi été réenregistrées pour se marier à la perfection à des arrangements classiques à la fois grandioses et épurés, il en va de même pour toutes les autres pièces.

Rien n’est laissé au hasard sur cet album où Thomson a de toute évidence choisi de laisser de l’espace aux textes en optant pour un orchestre symphonique réduit qui nous apporte des musiques venant envelopper les mots de Miron plutôt que de les accompagner. Autrement dit, avec ce nouvel apport musical, on apprend un peu plus à connaître la personnalité du poète, mais on comprend par-dessus toute la grande sensibilité des poèmes eux-mêmes. La dominante instrumentale de l’album est laissée aux cordes, mais on remarque aussi l’utilisation des bois ou encore du xylophone de bois qui viennent nous remettre à l’oreille l’aspect extrêmement organique des 12 poèmes choisis pour cette troisième sortie.

Avec brio les Hommes Rapaillés nous reviennentdonc avec un album très rafraichissant. Cependant, Blair Thomson est arrivé, avec des chansons déjà existantes, à ne pas venir effacer ce qui avait déjà été fait, c’est pourquoi je me plais toujours à redécouvrir les deux premiers opus avec un œil très différent, ceux-ci se voulant à mon avis un peu plus tourmentés. C’est d’ailleurs là qu’on comprend que le poème a cette magnifique qualité de transporter en lui tout un univers d’émotions.

Merci aux Hommes rapaillés, merci à l’Homme rapaillé.
Qui me font chaque jour
Revenir un peu plus toujours
D’en dehors du monde.

 

LE PARLEUR

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